Dévorez le livre

« Dévorer le livre » : expression liée à une certaine forme de nostalgie, éprouvée après avoir lu trop rapidement, sans penser à rien d’autre, avoir « mal » lu, avec l’avidité et l’empressement d’une personne affamée. Avoir eu les yeux plus gros que le ventre et n’avoir fait du livre qu’une bouchée, l’avoir lu au-delà de la satiété, sans parvenir à s’interrompre. Avoir lu presque sans s’apercevoir que l’on lisait, oubliant de se délecter des saveurs rencontrées, oubliant d’être reconnaissant de la lecture et de l’instant présents ; s’oubliant soi-même. Expression employée qu’après avoir « dévoré », une fois la lecture achevée – le lecteur ne pouvant affirmer à l’avance d’un tel livre qu’il le « dévorera », ne pouvant, qu’une fois l’ouvrage refermé, constater le fait avéré : la fin d’un événement qui fut beau et ne le sera jamais à nouveau, pas même en renouvelant la lecture.

Avoir, suite à un pareil festin immodéré, éprouvé du regret et espéré avoir été par quoi que ce soit empêché de dévorer de la sorte. C’est ici que l’ouvrage présenté intervient, se proposant de « remédier » à ce phénomène : au fait de dévorer, et de se laisser dévorer. Sommant le lecteur de tenir compte de sa progression dans la lecture, il cherche à le soustraire à l’ouvrage, à l’extirper du texte, à le rappeler à la réalité chaque fois qu’il s’en évade – à l’ancrer dans le temps réel chaque fois qu’il en perd la notion.

Alice Traub
Dévorez le livre
Exemplaire unique
18 pages intérieures sur papier crème 80g 
+ couverture sur papier en fibres naturelles 160g
Texte extrait du Ravissement de Lol V. Stein, 
de Marguerite Duras (Éditions Gallimard, 1964)
Impression offset, fusain, pastel sec, pastel gras, 
pastel aquarellable, crayon à papier, crayon de couleur, 
crayon aquarellable, aquarelle, encre de chine, stylo BIC, 
feutre fin, marker, gouache, acrylique, gaufrage.

Un tel livre, se refusant à être dévoré, influence la perception du temps de son lecteur non seulement en l’empêchant d’en perdre le fil, mais aussi en intervenant sur sa façon de vivre la temporalité du récit et, enfin, en remettant en question sa propre façon de se percevoir dans le temps.
À l’heure où certains sites internet « annoncent » les durées nécessaires à la lecture des romans, où le livre est considéré comme activité à mener à son terme en vue d’un rendement, et où la mention « Temps de lecture estimé » introduit de plus en plus fréquemment les publications d’articles, nous faisons l’expérience d’une accélération temporelle inédite, qui réduit les durées consacrées aux différentes activités quotidiennes et accroit le sentiment d’urgence. Il nous faudrait vivre plus vite, pour augmenter notre quantité d’expériences par unité de temps, et maximiser les rendements de nos durées.
« Ce qui remplit le temps, c’est vraiment de le perdre », écrivait Marguerite Duras à une époque où il semblait ne jamais cesser d’accélérer – peut-être soupçonnait-elle que bientôt, nous aurions à décélérer, et que, renonçant à toute notion du temps, nous dévorerions les livres plus que jamais !

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